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L'abbaye de Saint-Victor : son importance dans l'histoire de Marseille

Les débuts du christianisme à Marseille

On sait très peu de choses sur les débuts du christianisme à Marseille. Le premier élément sûr dont on dispose est le nom de l'évêque Orésius qui doit se rendre en 314 au concile d'Arles.

La légende du martyr de Saint-Victor marque l'essor de la nouvelle religion. Le culte de ce saint marseillais se développe autour de la tombe que la tradition lui attribue. Arles est, depuis 395, la capitale des Gaules et le pape nomme, en 417, son évêque, Primat des Gaules. Proculus, l'évêque de Marseille, conteste la suprématie de Patrocle, l'évêque d'Arles. Pour marquer la prééminence de sa ville, il fait construire, à l'emplacement de la tombe de Saint-Victor, une église ainsi qu'un monastère.

La tradition locale attribue la construction de ce monastère à Cassien, un moine originaire d'Orient. Cassien place le monastère sous le vocable de Saint-Victor. D'importants ouvrages, dont les Institutions cénobitiques, font de Cassien le législateur du monachisme occidental. Grâce au rayonnement du monastère de Saint-Victor et à la renommée de son fondateur, Marseille joue un rôle important dans tout le monde chrétien.

Une période sombre

Du VIe au Xe siècle, la Provence connaît la période la plus sombre de son histoire. Elle est régulièrement ravagée par des incursions sarrazines. L'abbaye de Saint-Victor est détruite par deux fois en 838 et en 923. Les archives disparaissent et on ne connaît pas le nom des abbés qui se succédent.

L'âge d'or du monastère (950-1150)

En 972, Guillaume 1er, comte de Provence et d'Arles, surnommé le Libérateur, repousse définitivement les Sarrazins. Commence alors, pour Saint-Victor, un âge d'or. Honorat II, évêque de Marseille en 948 reconstruit l'abbaye et y rétablit la vie monastique selon la règle de Saint-Benoît. L'installation des moines bénédictins inaugure, pour Saint-Victor, une période brillante notamment sous la conduite de abbés Wilfred (ou Guifred ) et Isarn.

A cette époque, le pouvoir politique à Marseille est partagé entre le vicomte, l'évêque et l'abbé de Saint-Victor. Le vicomte administre la Ville-Basse située près du port, l'évêque dirige la Ville-Haute, où se trouve la cathédrale. L'abbaye est située de l'autre côté du port, en dehors de la ville, et possède de nombreuses dépendances.

L'abbaye de Saint-Victor n'exerce pas seulement une influence spirituelle et culturelle. En accroissant son patrimoine foncier, elle exerce aussi un pouvoir temporel. Elle possède des églises et des prieurés dans le diocèse de Marseille mais aussi dans ceux d’Aix, de Fréjus, de Toulon, de Riez, de Gap, d'Embrun et de Vaison-la-Romaine. Elle détient des domaines, dans le Languedoc, en Auvergne, en Bigorre et obtiendra même jusqu' en Sardaigne et en Espagne.

A Marseille, l'abbaye possède toute la rive sud du Vieux-Port où se trouvent de riches salines. Elle détient la partie du terroir marseillais située entre l'actuelle place Jean-Jaurès (à cette époque le plan Saint-Michel) et la colline de Notre-Dame de la Garde ainsi qu'une partie de la vallée de l'Huveaune avec ses canaux et ses moulins.

Vers la fin du XIe siècle, l'engagement des abbés Bernard et Richard de Millau au service du pape Grégoire VII favorise l'indépendance de l'abbaye de Saint-Victor. Une bulle du pape Léon IX entérine le fait en accordant à l'abbaye un privilège exceptionnel : elle ne dépend plus de l'autorité de l'évêque mais directement de celle du pape. Ce privilège est confirmé par les papes suivants.

Les abbés de Saint-Victor deviennent les hommes les plus puissants de la région. Pour marquer leur puissance, ils réalisent le grand cartulaire de Saint-Victor (1070-1080), inventaire des biens fonciers et des droits seigneuriaux de l'abbaye. Par cet acte, elle s'érige en une véritable seigneurie monastique.

Une période de crises

Au milieu du XIIe siècle, la Provence devient un enjeu entre les comtes de Toulouse et les rois d'Aragon. Des conflits éclatent. Les revenus fonciers de l'abbaye rentrent difficilement. Dans cette période de crise, elle va devoir faire face à la revendication économique et politique d'une bourgeoisie marseillaise naissante qui crée en 1188 la confrérie du Saint-Esprit. Cette bourgeoisie va peu à peu s'ériger en nouveau pouvoir et sera à l'origine de la commune de Marseille.

En 1192, le vicomte de Marseille, Raimon Jaufre III (ou Raimond Geoffroi), dit Barral, décède sans laisser d'héritier mâle. Sa fille, Barrala, est mariée à Hugues des Baux. Soutenu par Alphonse II, comte de Provence et roi d’Aragon, il revendique la seigneurie vicomtale de Marseille. Craignant que la Maison des Baux ne soit trop favorable à Arles, les marseillais nomment à sa place et par la force, Roncelin, le frère de Barral et abbé de Saint-Victor. Il est excommunié par le pape Innocent III.

Après la mort de Roncelin en 1215, les conflits reprennent. Les marseillais, révoltés contre le vicomte et l'évêque, se rallient à Raymond VI, comte de Toulouse. Celui-ci étant suspecté dans l'assassinat du légat du pape survenu en 1208, le pape prononce, en 1218, l'excommunication de la ville et la dissolution de la confrérie du Saint-Esprit.

En 1220, l'évêque reconnaît l'existence de la commune. En 1225, ses privilèges et ses droits sont confirmés par les deux souverains rivaux, Raymond VII de Toulouse et Raymond Béranger IV, le nouveau comte de Provence. Enfin, la commune obtient la rétrocession d'une partie des droits de l'abbaye moyennant une rente annuelle. Peu à peu, au prix de nombreux conflits, tous les droits seigneuriaux encore détenus par l'abbaye seront transférés à la commune.

Guillaume de Grimoard, abbé de Saint-Victor en 1361, est nommé pape en 1362 sous le nom d'Urbain V. Son pontificat marque la dernière période de prospérité de l'abbaye de Saint-Victor.

Durant la Grand Schisme qui divisa la chrétienté en deux obédiences papales concurrentes, celle de Rome et celle d'Avignon, Marseille se range au côté du pape avignonnais Benoît XIII. Fuyant  Avignon où sa sécurité n'est pas assurée, Benoît XIII se réfugie par deux fois à Marseille où il reçoit la juridiction de l'abbaye de Saint-Victor. Marseille devient pour quelques mois le siège de la papauté avignonnaise.

La décadence et la fin du monastère

À partir du XVIe siècle, la vie monastique se relâche. En 1648, les échevins marseillais demandent la sécularisation de l’abbaye au pape Innocent X qui refuse. En 1726, le pape Benoît XIII érige Saint-Victor en église collégiale : des chanoines réunis en chapitre remplacent les moines.

gravure de l'abbaye de saint-victor

En 1739, le pape Clément XII publie une bulle de sécularisation : les bâtiments monastiques s'ouvrent au domaine public et peuvent être utilisés à des fins privées. En 1774, un décret royal réserve le chapitre aux membres des familles provençales ayant quatre ascendants nobles. Les chanoines portent alors le titre de Comte de Saint-Victor.

A la Révolution, la culte religieux est interdit, l'abbaye est déclarée Bien national. Commence alors, pour la prestigieuse abbaye, une lente agonie : la démolition des bâtiments abbatiaux, commencée sous la Révolution se poursuit jusqu’au milieu du XIXe siècle. Seule, l'église haute est épargnée. Elle sera réouverte au culte en 1804, sous le Premier Empire.

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